Libérons les caribous !

4 mars 2021
caribous femelles
Photo par Hugues Deglaire

La situation des caribous (Rangifer tarandus) est de plus en plus précaire au Québec. Les inventaires réalisés en 2020 montrent que le déclin des populations de caribous forestiers et montagnards se poursuit. 

Afin d’assurer la survie des hardes de Charlevoix et de la Gaspésie, le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) a annoncé récemment qu’il prévoit construire des enclos pour y enfermer les caribous. Cependant, les mettre en enclos ne libère pas le MFFP de son devoir d’agir pour le rétablissement des espèces menacées et vulnérables.

Pour un organisme de conservation comme Nature Québec qui mène des projets sur le caribou de la Gaspésie et le caribou forestier depuis plusieurs années, cette situation est alarmante. Utiliser la mise en enclos comme mesure de dernier recours pour freiner l’hémorragie prouve que le MFFP n’en a pas assez fait pour éviter le déclin de ces populations. 

Comment en sommes-nous arrivés là ? Par des décennies d’inaction et de manque de courage pour protéger cette espèce emblématique du Québec. Pendant trop longtemps, le « ministère des Forestières » a laissé l’industrie raser les forêts matures qui servaient autrefois d’habitat à l’espèce. Aujourd’hui, ce ne sont pas seulement les caribous qui font les frais de l’inertie gouvernementale, mais aussi tous les utilisateurs et les utilisatrices du territoire qui sont obligés de mettre les bouchées doubles pour rattraper le temps perdu.

La harde de Charlevoix se dénombre maintenant à tout juste une vingtaine d’individus après avoir connu une diminution draconienne de 50 % de sa population en trois ans. Quant à eux, les caribous de la Gaspésie continuent aussi de disparaître avec une baisse de 20 % de la population en deux ans !

Photo des Monts Chic-Chocs par Félix-Mathieu Bégin

Après avoir voulu mettre les caribous de Val-d’Or au zoo, le gouvernement a choisi en mars 2020 de plutôt apporter le zoo aux caribous. Il a emprisonné les sept derniers caribous de la harde de Val-d’Or dans un minuscule enclos de 0,018 km2. Un an et un caribou en moins plus tard, nous ne savons toujours pas quelle sera la stratégie de rétablissement employée, outre la mise en enclos. Le gouvernement préfère attendre, avant d’agir, une énième étude qui devrait sortir ce printemps, juste à temps pour fêter le premier anniversaire de la prison à caribous.

Une nouvelle stratégie qui risque de répéter l’histoire

industrie forestière

Val-d’Or, Charlevoix, Gaspésie… pendant qu’on regarde l’histoire se répéter inlassablement pour les dernières populations de caribous, le MFFP travaille sur l’élaboration d’une stratégie depuis 2019, mais dont la mise en œuvre n’est prévue que pour avril 2023 ! Le problème, c’est que les caribous n’ont que faire des échéanciers gouvernementaux. Les populations sur le bord de l’extinction ne peuvent pas se permettre de patienter encore deux ans.

Alors qu’on attend la publication de cette stratégie, son objectif rendu public a de quoi faire sourciller : « répondre adéquatement aux besoins des caribous forestiers et montagnards… sans impact sur l’industrie forestière ». Cet objectif a quelque chose de l’oxymore puisque l’altération et la perte d’habitats causées par l’exploitation forestière sont les principales causes de déclin du caribou, comme le démontrent de nombreuses études.1 En somme, sauver les caribous sans aucun impact sur l’industrie forestière est malheureusement irréalisable.

Dans ce contexte, nous craignons que la nouvelle stratégie ne s’attaque pas à la source du problème et propose des solutions de derniers recours comme la mise en enclos et l’abattage de prédateurs, pour autant qu’elles n’impactent pas la possibilité forestière.

Protéger les caribous pour protéger les forêts

Mont Nicol-Albert
Photo par René Caissy

La protection des caribous et la protection des forêts sont intimement liées. L’état d’une population de caribou est un bon indicateur de l’état de santé de son habitat et donc, de la forêt dans laquelle elle évolue. De plus, les caribous sont un maillon essentiel de plusieurs milieux forestiers. S’ils venaient à disparaître, ils pourraient emporter dans leur chute des écosystèmes entiers, ainsi que les communautés locales dont l’économie dépend d’une forêt en santé et productive.

Le gouvernement du Québec doit poser des gestes concrets afin de protéger les caribous ET les écosystèmes forestiers dans lesquels ils évoluent. Pour ce faire, il n’y a pas 36 solutions : de nouvelles aires protégées doivent être créées et d’autres, bonifiées.

Aires protégées et caribous : l’occasion ratée

En décembre dernier, le gouvernement du Québec a annoncé la création d’une série d’aires protégées qui lui permettent d’atteindre une partie de l’objectif international d’Aichi 11 concernant la protection de 17% de son territoire terrestre. Le hic ? La grande majorité des aires protégées annoncées se situent au nord du 49e parallèle. Au sud de la limite nordique des forêts exploitées, un grand nombre de projets d’aires protégées n’ont pas été retenus. Parmi ceux-ci, une dizaine de territoires auraient permis d’accroître les mesures de protection des caribous et de leur habitat. 

Les projets d’aires protégées non retenus bénéficient d’un large appui de la population locale et certains sont portés par des communautés autochtones. C’est le cas d’un projet d’aire protégée porté par les Innus dans la région du réservoir Pipmuacan, au nord-est du Lac-Saint-Jean. En mettant de côté ce projet d’aire protégée soutenu par la communauté innue de Pessamit, le gouvernement du Québec a raté une belle occasion de contribuer à la protection d’un emblème de notre biodiversité et de la culture innue, et de reconnaître l’importance de la réconciliation entre les peuples.

Pourquoi ces projets ont-ils été refusés ? Parce que la protection d’un « secteur sensible » pour le caribou pèse moins lourd que la protection de la possibilité forestière pour l’industrie dans la balance du Ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs. 

Le gouvernement doit faire preuve de plus de courage dans le dossier du caribou. Il doit conserver les forêts matures qui lui servent d’habitat. Il peut le faire en trouvant des occasions de mettre en valeur le territoire, en développant des secteurs compatibles avec les besoins du caribou et en reconnaissant le leadership autochtone en matière d’aires protégées. D’ailleurs, la nouvelle mouture de la Loi sur la conservation du patrimoine naturel, sanctionnée en février dernier, introduit un nouveau statut fort intéressant : l’aire protégée d’initiative autochtone.

Libérons les caribous avant que ce soit l’industrie forestière qui s’en libère !

caribou montagnard
Photo par Hugues Deglaire

Portrait d'Alice-Anne Simard, directrice générale de Nature Québec

Alice-Anne Simard

Directrice générale

alice-anne.simard@naturequebec.org
418 648-2104 poste 2071

Emmanuelle Vallières-Léveillé

Coordonnatrice Biodiversité et Forêt

emmanuelle.vallieres-leveille@naturequebec.org
418 648-2104 poste 2091

Crédits

Rédaction : Alice-Anne Simard et Emmanuelle Vallières-Léveillé

Révision :  Marianne Caouette et Gabriel Marquis

Références

1 Vors, L. S., Schaefer, J. A., Pond, B. A., Rodgers, A. R. et Patterson, B. R. A. 2007. “Woodland caribou extirpation and anthropogenic landscape disturbance in Ontario”, The Journal of Wildlife Management, 71(4): 1249-1256.

Festa-Bianchet, M., Ray, J. C., Boutin, S., Côté, S. D. et Gunn, A. 2011. “Conservation of caribou (Rangifer tarandus) in Canada: an uncertain future”, Canadian Journal of Zoology, 89(5): 419-434.

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