L’Après-2020 des aires protégées

5 octobre 2021
Photo prise au lever du soleil lors d’une des sorties éducatives et culturelles avec les jeunes du secondaire. Cette photo a été prise au camp Ouellet, un camp communautaire d'Essipit près de la réserve de biodiversité Akumunan. Cette tente prospecteur sert d’hébergement pour les jeunes durant ce type de séjour en forêt. © Collection du Conseil de la Première Nation des Innus Essipit

En décembre 2020, Québec annonçait de justesse l’ ”atteinte” de son engagement international d’Aichi de conservation de 17 % de son territoire terrestre et d’eau douce par la création d’une série d’aires protégées (principalement dans le nord). Depuis, on se tourne vers un nouvel objectif, plus ambitieux, de 30 % d’aires protégées d’ici 2030. Pas le temps de chômer, donc!

S’il reste encore de gros grains de sable dans l’engrenage, de nouvelles approches en conservation nous donnent le droit d’être optimistes pour l’atteinte de nos cibles, à condition d’être vigilants (et intransigeants). Voyons un peu tout cela.

Le bilan nuancé de 2020

L’atteinte de nos cibles de 2020 est en soit une bonne nouvelle, mais il ne faudrait pas répéter l’erreur de tout consolider dans les derniers milles. En mars 2020, 9 mois seulement avant l’annonce triomphante du gouvernement, c’est à peine plus de 10 % du territoire terrestre qui était protégé. Il va sans dire que l’automne 2020 a été chargé pour la direction des aires protégées du Ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC), pressée d’atteindre le chiffre magique.

En creusant un peu le dossier, on apprend d’ailleurs que cela ne s’est pas fait sans embûche. En effet, le Ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) semble livrer une guerre intestine au MELCC en bloquant des projets d’aires protégées, dès que la possibilité forestière est touchée. C’est ainsi que 83 projets d’aires protégées ont été mis de côté lors de l’annonce de décembre 2020, malgré parfois des dizaines d’années d’efforts de la communauté.

Parmi ces projets, certains avaient été annoncés officiellement en 2018 par le gouvernement. C’est le cas des 4 projets de réserve de biodiversité projetée de l’Outaouais :  Noire-Coulonge (847 km2), Rivière-Fortier (565 km2), Cabonga, (208 km2) et Mashkiki, (35 km2).

Les projets d’aires protégées retenus à l’automne 2020 pour l’atteinte du 17% de protection du territoire terrestre et d’eau douce en décembre 2020 ainsi que les 83 projets d’aires protégées non-retenus.

Le MFFP a retiré son appui à ces projets à l’automne dernier à la fin de la course. Les autres projets ont été rejetés sans justification, mais ils ont bien évidemment tous une chose en commun : ils se retrouvent dans la limite de la “forêt commerciale”. Peu de superficies retenues se trouvent dans la portion sud du territoire québécois où le MFFP et l’industrie forestière font passer les profits avant la protection de la biodiversité. Est-ce si surprenant?

C’est ainsi que la plupart des territoires nouvellement ajoutés se retrouvent dans le nord de la province, où il n’y a pas, sinon peu de conflits d’usages. Beaucoup plus facile de protéger un territoire si personne n’y vit ou ne souhaite l’exploiter, n’est-ce pas? Simplement, est-ce que sa protection aura autant de valeur que de protéger un territoire qui est la cible de plusieurs projets d’aménagement ou d’exploitation?  Il est évident que non.

Loin de nous l’idée de bannir la conservation dans le Nord, mais pour atteindre l’objectif d’un réseau écologiquement représentatif tel que mentionné dans l’objectif 11 d’Aichi, et de surcroît la nouvelle cible de 30 %, le Québec devra arrêter de mettre tous ses œufs dans le même panier.

L’état du réseau d’aires protégées au Québec en date du 31 décembre 2021.

C’est dans le sud que la biodiversité est la plus diversifiée, mais également la plus menacée. Il est donc essentiel de faire des compromis entre utilisation des ressources et conservation. La cible de superficie en 2020 a été atteinte, mais qu’en est-il de sa qualité? Aurait-t-elle pu être plus représentative?  La réponse est oui, sans équivoque.

Et pour l’avenir?

L’atteinte d’une cible de 30% d’aires protégées qui plus est, écologiquement représentatives, d’ici 2030 constitue un défi de taille qui ne pourra être relevé qu’en changeant de paradigme au gouvernement et au MFFP a fortiori. Voici quelques pistes qui pourraient toutefois nous aider à  y arriver.

Bâtir sur le passé…

Les 83 projets d’aires protégées non-retenus doivent contribuer à l’atteinte des nouvelles cibles du Québec. Pour ce faire, ils devraient tous bénéficier d’une protection administrative de 10 ans. Celle-ci empêcherait par exemple les coupes forestières sur un  territoire visé par un projet d’aire protégée le temps que son dossier soit analysé.  Certains organismes locaux en font la demande pour leur projet, mais cette protection devrait être systématisée.

Il serait également intéressant de procéder à une analyse de représentativité des aires protégées actuelles. Avec les nouvelles aires ajoutées depuis 1 an, où en sommes-nous en matière de la protection de la biodiversité? Dans quels types d’écosystèmes devrions-nous concentrer nos efforts dans les prochaines années? Est-ce que les 83 projets permettent de combler certaines lacunes de représentativité de la biodiversité?

…Et continuer d’innover

Développer de nouveaux outils de conservation afin de répondre aux préoccupations locales, territoriales et autochtones est l’une des avenues à emprunter. Les projets d’aires protégées sont beaucoup plus solides lorsqu’ils bénéficient d’un soutien local ou lorsqu’ils sont portés par la communauté. Dans certains cas, l’approche de la “cloche de verre” n’est peut-être pas la meilleure option à privilégier.

Les aires protégées d’utilisation durable (APUD)

Le projet de loi 46 modifiant la Loi sur la conservation du patrimoine naturel adopté en mars 2021 apporte à cet égard des avenues intéressantes. Tout d’abord, l’aire protégée d’utilisation durable, qui, comme son nom l’indique, concilie la conservation de la biodiversité avec l’utilisation durable des ressources renouvelables, pourra contribuer à renforcer la conservation au Québec, en complémentarité des aires protégées dites « strictes ». 

Le 8 juin dernier, le MELCC a annoncé la mise en place de deux projets pilotes d’aire protégée d’utilisation durable, soit un couvrant 5000 km2 de l’île d’Anticosti afin d’y intégrer une foresterie de restauration favorisant le rétablissement de la sapinière à bouleau blanc et l’autre, s’étendant sur 750 km2 dans le secteur du Lac à Moise au nord de la ville de Québec. Ce second projet, appelé l’aire protégée Ya’nienhonhndeh, est porté par la Nation huronne-wendat sur leur territoire ancestral, le Nionwentsïo et comprend un des derniers massifs de forêt boréale vierge au sud du 49e parallèle. Plus de 300 km2 de ce 750 km2 bénéficiera d’un statut de protection stricte afin de conserver  le massif vierge intact. Nature Québec, qui participe aux deux projets de protection, est très content que le gouvernement ait choisi cette voie afin de bien définir le concept de l’APUD sur des bases de réalité terrain solides.

Très important, et contrairement à ce que le MFFP semble penser, les 83 projets d’aires protégées non-retenus doivent conserver leur statut de protection envisagés et ne pas être convertis en des projets d’aires protégées d’utilisation durable. Ces dernières représentent un outil intéressant pour la conservation, mais en aucun cas peuvent-elles remplacer les projets d’aires protégées strictes en cours ET futurs.

Les aires protégées autochtones

Un autre statut a également fait son apparition dans la version finale de la nouvelle mouture de la loi : l’aire protégée d’initiative autochtone (APIA). Ce statut québécois emboîte le pas à l’aire protégée et de conservation autochtone (APCA) au Canada, dont la première, l’aire protégée d’Edéhzhíe, fut créée en 2018. Alors que pendant plusieurs années, aire protégée rimait avec perte de droits ancestraux et même expropriation, on se tourne tranquillement vers des types d’aires protégées plus inclusifs et offrant une opportunité de diversification des modes de gestion.

Harry Gros-Louis fils (1907-1974) (à gauche) et Harry Gros-Louis père (1878-1953) (à droite), lors d’une expédition de piégeage. Ces deux Wendat, tout comme leurs grands-pères et arrière-grands-pères avant eux, ont occupé le territoire couvert par l’aire protégée pour leurs activités de piégeage notamment. © Bureau du Nionwentsïo

Les visions du monde qui sous-tendent la conservation autochtone sont diamétralement opposées de celles des aires protégées traditionnelles. Dans ces dernières, l’humain est considéré à part de la nature et comme une menace à celle-ci. Il s’agit d’une vision dichotomique où la nature s’oppose à la culture. À l’inverse, les autochtones voient l’humain comme ne faisant qu’un avec la nature. Ce « tout sacré » leur donne cependant une responsabilité plus forte face à la nature. Ils doivent la respecter et maintenir un équilibre avec leur environnement physique et l’ensemble des espèces. On parlera donc de conservation bioculturelle ou d’une gestion fondée sur les systèmes socio-écologiques démontrant ainsi l’interdépendance de la nature avec la culture. Plusieurs approches permettent d’arriver aux mêmes résultats en matière de conservation et les communautés autochtones ont beaucoup à nous apprendre. Commencer à inclure les savoirs et les visions autochtones dans la conservation et la gestion des aires protégées est un pas dans la bonne direction.

Des communautés autochtones à l’action

De par leur projet d’aire protégée Ya’nienhonhdeh, la Nation huronne-wendat souhaite à la fois protéger les valeurs patrimoniales et culturelles du territoire, par exemple des portages et sentiers et des sites archéologiques d’intérêts, mais également les valeurs écologiques de celui-ci. L’aspect intact de la forêt, les espèces à statut et les lacs non exploités n’en sont que quelques exemples. 

La communauté innue de Pessamit a, quant à elle, présenté en novembre 2020 son projet au gouvernement provincial pour la mise en place d’une aire protégée autochtone au Pipmuakan, un territoire dans la région du Saguenay-Lac-St-Jean et de la Côte-Nord. Celui-ci est essentiel à leur culture et à sa transmission, au maintien de leur mode de vie traditionnel innu, ainsi qu’à la survie de la population de caribou forestier. Le projet n’a malheureusement pas été retenu pour l’atteinte des cibles d’aires protégées de 2020, mais il faut continuer à mettre de la pression pour qu’il voit le jour. En effet, le lobby forestier est très important dans cette région. 

La Première Nation des Innus Essipit (PNIE) a, depuis le début des années 2000, entrepris diverses démarches afin de jouer un rôle clé dans la conservation de la biodiversité ainsi que dans le maintien de la culture innue sur son Nitassinan (territoire ancestral). En effet, la création de la réserve de biodiversité Akumunan répond à un besoin de protection de vieilles forêts et d’autres habitats de qualité pour des espèces à statut tel que le caribou forestier et le garrot d’Islande. La protection d’espèces exploitées permet aussi de maintenir l’innu aitun sur le territoire, c’est-à-dire la pratique des activités traditionnelles d’une grande importance pour le patrimoine culturel de la communauté. Depuis 2010, la PNIE a également entamé des démarches afin d’accroître son rôle dans la gestion de l’aire protégée. Une entente vient d’ailleurs tout juste d’être signée avec le MELCC afin que plusieurs activités de gestion, d’éducation et de mise en valeur sur Akumunan lui soient déléguées.

Les délégations de gestion

Bien que possible avec l’ancienne version de la loi, les délégations de gestion ont été précisées dans sa mise à jour, sans doute pour les rendre plus fonctionnelles et accessibles. On y ajoute notamment la mention « communauté autochtone » afin de préciser que la gestion peut également leur être déléguée. Ces ajouts donnent de l’espoir quant à la volonté du gouvernement de déléguer la gestion de certaines aires protégées et d’explorer des formes de gestion actuellement peu communes, mais prometteuses au Québec. En espérant que le gouvernement saisisse réellement cette opportunité. 

Sortie en territoire avec des jeunes de la communauté de Pessamit, août 2017. © SNAP Québec

Plusieurs autres modifications à la loi sur la conservation du patrimoine naturel sont intéressantes et témoignent d’une ouverture du gouvernement à  se doter d’outils novateurs  pour atteindre ses objectifs de conservation de 2030. Encore faut-il les mettre en application. Au-delà des moyens, c’est la volonté qui doit être au rendez-vous. Celle-ci suppose un changement de culture au gouvernement et au MFFP, ainsi qu’une vision différente de la foresterie et de l’utilisation du territoire. Nous sommes convaincu-e-s que le jeu en vaut la chandelle.

Après tout, la conservation est une affaire de tous et toutes. Travaillons ensemble pour protéger notre planète!

Perdons pas le sud!

Plus de 22 000 km² sont en attente d’être protégés dans le Sud du Québec. Aidez-nous à obtenir leur protection, sauvons les forêts!

Voir la carte des projets d’aires protégées

Pour en apprendre plus

Binnema, T., et Niemi, M. 2006. “Let the line be drawn now”: Wilderness, conservation, and the exclusion of Aboriginal People from Banff National Park in Canada. Environmental History. 11:724-750.

Bridgewater, P., et Rotherham I.D. 2019. A critical perspective on the concept of biocultural diversity and its emerging role in nature and heritage conservation. People and Nature 1:291-304.

Bureau du Nionwentsïo. (2020). Aire protégée Ya’nienhonhndeh, Notre patrimoine collectif, Protéger le dernier massif de forêt vierge du Nionwentsïo. Wendake, 9 p.

Cercle autochtone d’experts (CAE), 2018. Nous nous levons ensemble : Atteindre En route vers l’objectif 1 du Canada en créant des aires protégées et de conservation autochtones dans l’esprit et la pratique de la réconciliation. https://static1.squarespace.com/static/57e007452e69cf9a7af0a033/t/5abaa653562fa7dfaee1caa9/1522181723865/PA234-Rapport-ICE_FR_mar_22_2018_web.pdf.

Comité de vérité et réconciliation du Canada. 2015. Honorer la vérité, réconcilier pour l’avenir. Sommaire du rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada. http://publications.gc.ca/collections/collection_2016/trc/IR4-7-2015-fra.pdf.

Convention sur la diversité biologique, n.d. Plan stratégique pour la diversité biologique 2011-2020 et les Objectifs d’Aichi. https://www.cbd.int/doc/strategic-plan/2011-2020/Aichi-Targets-FR.pdf

Cumming, G.S., et al. 2015 Understanding protected area resilience: a multi-scale, social-ecological approach. Ecological Applications, 25:299-319.

Murray, G., et King, L. 2012. First Nations Values in Protected Area Governance: Tla-o-qui-aht Tribal Parks and Pacific Rim National Park Reserve. Human Ecology 40:385-395

Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture. (2010). Évaluation des ressources forestières mondiales. p. 53. http://www.fao.org/3/i1757f/i1757f.pdf.

Shultis, J., et Heffner, S. 2016. Hegemonic and emerging concepts of conservation: a critical examination of barriers to incorporating Indigenous perspectives in protected area conservation policies and practice, Journal of Sustainable Tourism, 24:1227-1242.

Thomlinson, E. et Crouch, G., 2012. Aboriginal peoples, Parks Canada, and protected spaces: a case study in co-management at Gwaii Haanas National Park Reserve, Annals of Leisure Research, 15:69-86.

Youdelis, M., Nakoochee, R., O’Neil, C., Lunstrum, E. and Roth, R. 2019. “Wilderness” revisited: Is Canadian park management moving beyond the “wilderness” ethic? Le Géographe canadien 64:232-249.

Crédits

Rédaction : Nature Québec

Révision :  Gabriel Marquis et Emmanuelle Vallières-Léveillé

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