Inondations au Québec : À quoi s’attendre et que faire?

18 mai 2022

Nous avons encore tou-te-s en tête les images des inondations exceptionnelles de novembre dernier en Colombie-Britannique. Plus récemment, 28 municipalités au Manitoba ont dû déclarer l’état d’urgence tandis que plus d’un millier d’autochtones fuyaient la communauté de Peguis en raison de crues exceptionnelles.  Il faut remonter en 2017 et 2019 pour retrouver de tels épisodes d’inondations au Québec. Les résident-e-s de Sainte-Marthe-sur-le-Lac, de Saint-Jean-sur-Richelieu, de Cartierville à Montréal, ou encore de Sainte-Marie en Beauce ne sont toutefois pas prêts d’oublier.

Impacts de la rivière atmosphérique de novembre 2021 en Colombie-Britannique. Crédit : B.C. Ministry of Transportation and Infrastructure

Les expert-e-s nous le disent : nous ne pouvons plus travailler seulement sur le front de l’atténuation des changements climatiques, nous devons aussi nous y adapter. Cela concerne notamment les inondations et l’érosion côtière. Mais de quelle manière le Québec est-il touché ? Et que pouvons-nous faire ? Le renfort des digues et de la capacité des systèmes d’eaux pluviales nous viennent immédiatement en tête. Cela dit, c’est peut-être du côté des écosystèmes que les solutions les plus intéressantes se trouvent.

Dans le cadre du projet En mode solutions nature, les expert-e-s de Nature Québec, d’Ouranos et du Centre Intact d’adaptation au climat de l’Université de Waterloo font le point.

En mode solutions nature

Saviez-vous que les écosystèmes québécois peuvent nous aider à la fois à lutter contre les changements climatiques, nous adapter à leurs conséquences, freiner la perte de la biodiversité et nous garder en santé?

Inondations au Québec : que nous réserve l’avenir?

Avoir un portrait exact des inondations au Québec dans le futur est plus complexe qu’il n’y paraît. Tout d’abord, il faut savoir de quel type d’inondation nous parlons. S’agit-il d’un embâcle sur une rivière ? D’une crue printanière ? D’un débordement côtier ? Les projections varient en fonction de la géographie du territoire, des saisons et des changements climatiques attendus dans une région donnée.

Angelica Alberti-Dufort, spécialiste en transfert des connaissances en science du climat et de l’adaptation chez Ouranos
Angelica Alberti-Dufort, spécialiste en transfert des connaissances en science du climat et de l’adaptation chez Ouranos

Heureusement, des chercheur-euse-s travaillent à modéliser de telles projections et à les vulgariser pour le grand public. À ce sujet, Angelica Alberti-Dufort, spécialiste en transfert des connaissances en science du climat et de l’adaptation chez Ouranos, indique qu’il est important de se rappeler que malgré les tendances climatiques futures, il demeure une variabilité naturelle faisant en sorte que toutes les années ne se ressembleront pas . Ainsi, bien que les inondations de 2017 et 2019 au Québec aient causé d’importants dommages, l’année  2022 s’est avérée plutôt calme. Est-ce garant de l’avenir?

Inondation à Cartierville, Montréal, avril 2019, Crédit Wikicommons

Afin de réaliser leurs modèles hydrologiques, les chercheurs s’appuient d’abord sur les modélisations climatiques. Au Québec, on prévoit par exemple que la moyenne annuelle des températures pour l’ensemble du territoire pourrait passer de -2,2 °C (1981-2010) à 1,3 °C d’ici 2050 et même 4,3 degrés d’ici 2080. Il s’agit d’un réchauffement considérable! Le système climatique étant complexe, les changements attendus ne concernent pas uniquement les températures, mais également les précipitations et d’autres variables climatiques qui affectent l’hydrologie.

À partir des projections de ces variables, on peut ainsi alimenter un modèle hydrologique simulant les principaux phénomènes qui affecteront l’écoulement de l’eau dans nos rivières comme le couvert et la fonte des neiges, l’évapotranspiration, le ruissellement, etc. Voici donc à quoi nous pouvons nous attendre en matière d’inondations au Québec dans les prochaines décennies.

Des crues inégales au printemps

Crue de la rivière Chaudière au printemps. Crédit : Wikicommons

Avec le raccourcissement de la saison hivernale, on s’attend globalement à ce que les crues printanières soient plus hâtives de 15 à 24 jours d’ici 2080 dans l’extrême sud du Québec. La baisse du couvert neigeux pourrait même mener à une diminution de 10% des crues au printemps dans cette région.

Débit moyen sur 14 jours maximal pour l’hiver-printemps (m3/s pour une récurrence 20 ans - Horizons 2050 et 2080), Atlas HQM (MELCC, 2021)

Cela peut sembler une bonne nouvelle, mais elle doit être prise avec des bémols, rappelle Mme Alberti-Dufort, car il n’est pas exclu que des crues de grande envergure se produisent dans le futur. De plus, il y a une grande part d’incertitude pour la majorité des cours d’eau situés davantage au centre du Québec et sur la portion nord du fleuve Saint-Laurent. Aussi, alors que la neige se fera plus rare au sud, c’est le contraire qui est attendu au nord du Québec méridional avec une hausse du volume des crues appréhendé dans plusieurs rivières.

Des débits de crues plus élevés en été et en automne

Déluge de Montréal, été 1987. Crédit : Wikicommons

Ironiquement, alors que les épisodes de sécheresse prolongée pourraient augmenter sur l’ensemble du Québec durant l’été et l’automne, il en va de même pour les crues estivales. En effet, les orages violents et les bombes météorologiques pourraient frapper davantage le Québec et causer des inondations dans les plus petits bassins versants ou alors des débordements liés à une surcharge des systèmes pluviaux en milieu urbain.  Même en pleine canicule, on est jamais à l’abri d’une pluie diluvienne et d’une crue subite!

Érosion et submersion côtières dans l’Est

Phénomène déjà problématique dans plusieurs villes de l’est du Québec, l’érosion et la submersion côtières sont appelées à s’intensifier dans le futur. Cela s’explique notamment par l’augmentation du niveau de la mer couplé à la diminution de l’englacement des côtes du fleuve Saint-Laurent. Lors d’épisodes de tempête, le littoral est donc plus vulnérable à l’assaut des vagues et à l’érosion.

Laboratoire de dynamique et de gestion intégrée des zones côtières. Crédit : UQUAR

Malgré les zones d’incertitudes, on voit que le portrait futur des inondations au Québec appelle à la mise en place des solutions, dès maintenant. À ce sujet, Angelica Alberti-Dufort rappelle que l’impact d’une inondation n’est pas seulement modulé par les changements climatiques, mais également par les décisions urbanistiques et l’aménagement du territoire qui peuvent aggraver les aléas ainsi que notre vulnérabilité.

Atlas hydroclimatique du Québec méridional

Vous aimeriez savoir si une rivière dans votre région est plus à risque de débordement dans les prochaines décennies ? Consultez le nouvel Atlas hydroclimatique du Québec méridional du gouvernement du Québec. Une nouvelle version de cet Atlas sera publiée en 2022.

Inondations au Québec et au Canada : que faire?

Ce n’est un secret pour personne : les phénomènes climatiques extrêmes comme les inondations au Québec et au Canada créent une problématique de sécurité et ont un coût énorme pour la société. En 2021 au Canada, on estime ainsi que les « pertes assurées » associées aux événements météorologiques extrêmes ont atteint 2 milliards $, une fraction seulement des coûts réels des sinistres qu’on estime être 3 à 4 fois plus importants. Ces dommages ne se calculent d’ailleurs pas qu’en millions de dollars. La rivière atmosphérique qui a affligé la Colombie-Britannique à l’automne 2021 a fait plusieurs morts et détruit des vies. 

Joanna Eyquem, Joanna Eyquem, directrice générale, Infrastructures résilientes au climat au Centre Intact d’Adaptation au Climat de l’Université de Waterloo
Joanna Eyquem, Joanna Eyquem, directrice générale, Infrastructures résilientes au climat au Centre Intact d’Adaptation au Climat de l’Université de Waterloo

Joanna Eyquem, directrice générale, Infrastructures résilientes au climat au Centre Intact d’Adaptation au Climat de l’Université de Waterloo, nous rappelle que ces coûts croissants commencent à modifier l’approche des gouvernements. Dans le cas des inondations au Québec, nos infrastructures demeurent cependant mal adaptées.

Miser sur le gris ou le vert?

Pour Joanna Eyquem, il importe de différencier les infrastructures grises des infrastructures vertes dans notre approche pour nous prémunir face aux inondations au Québec et au Canada.

Les infrastructures grises réfèrent aux ouvrages construits, faits généralement de roches, d’acier ou de béton, sans végétation, tels que les digues ou les barrages. Elles peuvent être utiles, mais n’offrent qu’une protection de « dernier recours » et ne s’attaquent pas à la source du problème. De surcroît, elles sont très coûteuses, tombent en désuétude avec les années et offrent peu de cobénéfices.

Crédit : Wikicommons

À contrario, les infrastructures vertes sont fondées sur les services des écosystèmes. On les appelle aussi « solutions nature ». Elles agissent davantage en prévention des sinistres, sont relativement peu coûteuses, durent dans le temps et offrent une foule de bénéfices.

Travailler avec les processus écologiques pour réduire les inondations, Burgess-Gamble et coll. (2018)

De quoi parle-t-on concrètement ? Il peut s’agir de renaturaliser les berges de régions côtières ou d’une rivière afin d’y stabiliser le sol avec les racines de végétaux.  On peut également conserver ou replanter une forêt ou des arbustes dans un terrain en pente, afin de limiter l’écoulement de l’eau lors de pluies diluviennes ou de la fonte accélérée des neiges. Il peut s’agir enfin de déminéraliser les surfaces comme le béton et l’asphalte, responsables du ruissellement et de débordement des systèmes de gestion des eaux pluviales en ville.

Toutes ces solutions n’aident pas qu’à prévenir les inondations ; elles permettent de stocker du carbone, de conserver la biodiversité, de lutter contre les îlots de chaleur et d’offrir une meilleure qualité de vie, particulièrement en zone urbaine. Bonne nouvelle : les « solutions nature »  commencent à se frayer un chemin dans les politiques publiques. Par exemple, le budget 2021 du Canada y a consacré un fonds de 200 millions de dollars sur 3 ans. Le Programme de résilience et d’adaptation face aux inondations (PRAFI) du Québec consacre quant à lui 270 millions de dollars aux aménagements résilients…Et 75 millions $ à la relocalisation.

L'Herbier de Zostère marine est une plante qui peut s’enraciner dans les sédiments mous et permet à la fois de protéger les côtes contre l’érosion et de capter du carbone. Elle est aussi un habitat essentiel pour plusieurs espèces marines. Crédit Oenothèque.

En termes d’aménagement, on parle ainsi de plus en plus d’éviter les nouvelles constructions dans les zones inondables.  En somme, au Québec comme ailleurs, il faut apprendre à travailler « avec les processus naturels » et non contre eux, comme on l’a fait pendant des décennies.

Allier les infrastructures naturelles et grises

Protéger les villes côtières de l’érosion et des inondations au Québec et au Canada demande une combinaison d’infrastructures grises et vertes. Découvrez lesquelles dans le rapport du Centre Intact d’Adaptation au Climat de l’Université de Waterloo.

Des solutions au Québec

En se comparant avec d’autres juridictions, on remarque que le Québec est encore un peu à la traîne lorsqu’il est question de travailler avec les écosystèmes pour s’adapter aux inondations. 

Certaines municipalités, MRC, organismes, OBV et groupes citoyens mettent toutefois l’épaule à la roue. Ainsi, de plus en plus de projets permettent à la fois de s’adapter aux inondations, tout en bonifiant l’environnement et le milieu de vie.  En voici quelques exemples.

Plantation d’arbres aux abords de la rivière Cascapédia, Gaspésie

Estuaire de la Petite rivière Cascapédia. Crédit : Pêches et Océans Canada, B.Lévesque

Dans le secteur de la municipalité de New Richmond en Gaspésie, la Rivière Cascapédia a vu son écoulement naturel perturbé au fil du temps, causant de l’érosion et une accumulation de sédiments. Afin de remédier à la situation, le comité Zip de la Gaspésie, la Ville de New Richmond, de même que plusieurs partenaires, ont démantelé deux ponts et stabilisé les berges afin de permettre une plantation d’arbres et d’arbustes.  Ces aménagements ont permis d’améliorer la qualité de l’eau, de réduire l’érosion et les risques d’inondations associés. Ils ont également recréé des habitats pour certaines espèces de poissons.

Restauration de marais et relocalisations à Sainte-Marie, Beauce

Marais du Domaine Taschereau. Crédit : Jean-Marie Fecteau

La Beauce fait malheureusement souvent la une du journal lorsqu’il est question d’inondations au Québec. Après plusieurs analyses menées pour connaître le meilleur moyen de réduire les impacts des crues de la rivière Chaudière, il s’est avéré que la protection des milieux naturels et la délocalisation de maisons à l’extérieur des zones inondables étaient incontournables. Un projet de restauration du marais du domaine Tachereau à Sainte-Marie de Beauce a permis de créer une zone pour absorber une partie des crues, tout en bénéficiant à la biodiversité et en contribuant à la captation de carbone.

Revégétalisation contre l’érosion de la Pointe moisie, Côte-Nord

Pointe de Moisie à Sept-Îles. Crédit : Envrionnement Côte-Nord

Confrontée à un problème croissant d’érosion liée à un aménagement illégal et à la diminution du couvert de glace, la Pointe moisie à Sept-Îles a subi une cure de revégétalisation de sa plage. 50 000 élymes des sables et ammophiles à ligule courte, de même que 100 000 végétaux ont été plantés afin de maintenir les dunes et diminuer l’érosion. Ces aménagements ont également permis de fournir un habitat pour les oiseaux et de baliser des sentiers qui profitent à la collectivité.

Catalogue de solutions nature au Québec

Les citoyen-ne-s et les municipalités sont en première ligne de l’adaptation aux changements climatiques. Découvrez des solutions qui mettent de l’avant les écosystèmes partout sur le territoire, au bénéfice de l’environnement et de notre sécurité!

Conclusion

S’attaquer aux inondations au Québec demeure un défi pour le futur. Cependant, nous voyons que des solutions existent et que celles fondées sur la nature permettent souvent de faire d’une pierre, plusieurs coups. Elles sont généralement aussi les plus simples et les moins coûteuses à mettre en place puisqu’elles impliquent de travailler « avec les écosystèmes ». Par ailleurs, un débat sur notre retrait des zones inondables doit avoir lieu. Celui-ci ne sera pas facile et il est primordial de consulter les citoyen-ne-s. De l’aide doit-être prévue pour supporter les gens dont les maisons devront être relocalisées.

En somme, nos pratiques d’aménagement du territoire doivent s’adapter aux nouvelles réalités climatiques. Cela concerne autant les vagues de chaleur extrêmes et les sécheresses que les inondations au Québec. Nous sommes convaincu-e-s que les solutions nature ont un rôle central à jouer pour l’avenir.

Revoir le webinaire

Vous avez manqué notre webinaire Inondations au Québec : la nature en renfort? Vous pouvez le réécouter ici.

Crédits rédaction et révision

Rédaction : Gabriel Marquis
Contenus : Anne-Céline Guyon, Angelica Alberti-Dufort, Joanna Eyquem, Rachel Charbonneau, Gabriel Marquis

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