Qu’est-ce que l’écoféminisme ?

5 mars 2021
Mouvement Chipko. Crédit: Aashi Sinha, 2019

L’écoféminisme, un terme issu de la contraction des mots écologie et féminisme, est un mouvement qui fait le lien entre l’exploitation des femmes et la destruction de l’environnement. Selon la thèse principale de l’écoféminisme, il y a des similitudes et des causes communes aux comportements de domination et d’oppression des femmes, et aux comportements qui contribuent au saccage environnemental. En fait, les femmes comme la nature sont victimes de la domination masculine. Ainsi, pour qu’une révolution écologiste ait lieu, il faut absolument qu’une révolution féministe ait aussi lieu afin de contrer le système de domination du patriarcat sur la nature et les femmes.

Le terme écoféminisme a été publié pour la première fois par Françoise d’Eaubonne en 1972 dans son livre Le féminisme ou la mort.  Durant les années 1980, l’écoféminisme a été repris par des féministes qui lui ont donné un relief politique et en ont fait un outil de revendication sociale. Dans l’œuvre phare de ce mouvement, publié en 1993 et intitulé tout simplement Écoféminisme, les auteures Maria Mies et Vandana Shiva dénoncent la domination du patriarcat sur la production du vivant. Ariel Salleh, une autre auteure importante de la culture écoféministe, explique que les femmes sont des externalités économiques, c’est-à-dire que le système économique les exploite, mais sans rétribution. La main d’œuvre féminine n’est pas payée ou est sous-payée, et le travail des femmes (tâches ménagères, prendre soin des enfants et des personnes âgées, charge mentale, etc.) est trop souvent invisible.

La nature, quant à elle, fournit toute la matière première nécessaire à l’activité de l’être humain sans qu’il n’ait jamais eu à en payer le coût écologique. Les femmes et la nature sont donc absolument nécessaires au bon fonctionnement du système économique, mais sans être reconnues comme des actrices économiques à part entière. L’écoféminisme et les écoféministes revendiquent donc la fin de l’exploitation des femmes et de l’environnement.

Les femmes sont plus vulnérables face à la crise climatique

Non seulement les femmes sont exploitées comme la nature, elles sont aussi plus vulnérables face à la crise climatique que les hommes. Particulièrement dans les pays défavorisés, les inégalités entre les genres font en sorte que les femmes ont 14 fois plus de risques de mourir lors des catastrophes climatiques1. Les femmes racisées des pays du Sud ont tendance à être plus vulnérables parce que, lorsqu’une catastrophe survient, les structures sociales sexistes signifient qu’elles sont beaucoup plus susceptibles d’être à la maison à cuisiner, nettoyer ou prendre soin des autres, ce qui les expose davantage face à l’effondrement des bâtiments par exemple. Alors qu’une tempête ou un tremblement de terre fait rage, les femmes sont bien souvent prisonnières de leur foyer. De plus, la recherche suggère que les femmes défavorisées pourraient être considérées comme plus vulnérables dans les tempêtes violentes parce qu’elles ont moins de chances d’avoir appris à nager et qu’elles sont moins susceptibles de posséder un cellulaire qui pourrait être utilisé pour appeler à l’aide. Ces inégalités se traduisent par des chiffres inquiétants. Par exemple, il est estimé que 90% des 140 000 personnes tuées lors du cyclone et des inondations en 1991 au Bangladesh étaient des femmes et des jeunes filles. Même constat lors du tsunami de l’océan Indien en 2004, où 70% des 250 000 personnes décédées étaient des femmes 2.

Les femmes souffrent non seulement plus que les hommes lors des catastrophes naturelles qui seront accentuées par les changements climatiques, mais elles sont également beaucoup plus vulnérables face à l’impact quotidien de la hausse de la température mondiale3.

Par exemple, elles sont plus exposées aux maladies transmises par les moustiques telles que le paludisme et la dengue parce qu’elles sont responsables de la collecte de l’eau et de la récolte des aliments. L’occurrence de ces maladies est de plus en plus grandissante à cause de l’augmentation des inondations et de l’humidité croissante. De plus, en cas de sécheresse, les femmes doivent parcourir de longues distances pour aller chercher de l’eau. Cette tâche deviendra plus difficile et exigera des distances de marche de plus en plus longues avec les changements climatiques, ce qui peut accroître le risque d’agressions sexuelles et de violences envers les femmes et les filles sur le chemin vers le point d’eau. Plus important encore, cela leur enlève un temps précieux qu’elles pourraient consacrer à leur éducation. Aussi, comme il incombe aux femmes de cueillir la nourriture et de ramasser le bois de chauffage, elles ressentent plus fortement les effets de la disparition des ressources et de la dégradation des sols. De plus, les femmes représentent de 45 à 80 % de la main d’œuvre productrice d’aliments dans les pays en développement. Comme les changements climatiques vont grandement réduire les rendements agricoles dans plusieurs régions du monde, il sera plus difficile pour les agricultrices de nourrir leur famille.

La crise climatique va donc rendre les pénuries alimentaires plus graves et plus fréquentes, ce qui est particulièrement dramatique pour les femmes et les filles, parce qu’elles sont souvent les premières à réduire leur consommation et à se priver de nourriture pour que les hommes et les garçons de la famille puissent manger. Cette dimension rend l’écoféminisme encore plus pertinent à l’heure de la crise climatique.

L’exploitation des hydrocarbures… et des femmes!

Crédit : Pascal Bernardon, 2019

Pour illustrer concrètement la pertinence des revendications de l’écoféminisme et des écoféministes, on peut étudier comment l’exploitation des ressources naturelles, et particulièrement des hydrocarbures, amène aussi souvent l’exploitation des femmes. En effet, les entreprises de pétrole, de gaz et de charbon installent, la plupart du temps dans des endroits reculés où la ressource est en abondance, de grandes opérations de forage. Les entreprises d’énergies fossiles y construisent alors des « camps masculins » pour les employés temporaires, qui sont en grande majorité des hommes4. Ces travailleurs déracinés de leur communauté et apportés dans des endroits reculés amènent souvent avec eux une culture de violence. Ces flux intermittents de travailleurs représentent une forte perturbation pour les personnes qui résident dans ces zones, particulièrement pour les femmes. Un changement radical de la proportion des genres dans ces petites villes rurales transforme les dynamiques sociales pour le pire.

Ces camps masculins provoquent un accroissement de la criminalité et de la violence, comme cela a pu être observé dans l’industrie des sables bitumineux en Alberta, mais aussi dans les champs de pétrole au Dakota et au Montana5. Ces camps masculins apportent de nombreux problèmes aux communautés près desquelles ils viennent s’installer, comme du trafic d’humains et une augmentation marquée des agressions sexuelles, de la prostitution, de la violence domestique et de l’usage de substances illicites.

Mur de femmes contre les oléoducs et les sables bitumineux, 2015

Ce sont les femmes racisées qui sont les plus touchées par ces camps masculins. Il ne faut pas oublier que les entreprises qui exploitent des hydrocarbures s’installent la plupart du temps dans des zones éloignées des populations blanches favorisées, ce qui fait que ces camps masculins se retrouvent souvent dans des zones rurales défavorisées et surtout, près des communautés racisées et autochtones. Ce fléau est tellement répandu que des femmes se sont rendues aux Nations Unies en 2015 pour porter à l’attention des pays toute la violence des camps masculins. Une coalition de femmes autochtones et d’organisations pour les droits des femmes ont formellement demandé aux Nations Unies l’intervention du Mécanisme d’Experts sur les Droits des Peuples Autochtones contre le problème de la violence sexuelle aux alentours des sites d’extraction d’énergies fossiles dans les régions des Grands Lacs et des Grandes Plaines au Canada et aux États-Unis. Patina Park, directrice générale du Minnesota Indian Women’s Resource Center, a expliqué lors de cette excursion aux Nations Unies : « La violence s’exerce tous les jours contre notre terre et notre eau, ces choses absolument vitales pour notre existence même. Nous ne pouvons nous étonner que des gens qui violent notre terre violent aussi les femmes »6.

Plus les crises climatique et environnementale s’aggravent, plus la pertinence de l’écoféminisme s’impose.

Portrait d'Alice-Anne Simard, directrice générale de Nature Québec

Alice-Anne Simard

Directrice générale

alice-anne.simard@naturequebec.org
418 648-2104 poste 2071

Références

(1)Gender and disaster risk reduction. 2013. United Nations Development Programme. https://www.undp.org/content/dam/undp/library/gender/Gender%20and%20Environment/PB3-AP-Gender-and-disaster-risk-reduction.pdf 

(2)Making women’s voices count : integrating gender issues in disaster risk management : overview and resources for guidance notes (English). East Asia and the Pacific Region sustainable development guidance note. Gender and disaster risk management Washington, D.C. : World Bank Group. http://documents.worldbank.org/curated/en/723731468234284901/Making-womens-voices-count-integrating-gender-issues-in-disaster-risk-management-overview-and-resources-for-guidance-notes 

(3)Women at the frontline of climate change: Gender risks and hopes. A Rapid Response Assessment. Nellemann, C., Verma, R., and Hislop, L. (eds). 2011. United Nations Environment Programme, GRID-Arendal. https://www.ipcc.ch/apps/njlite/ar5wg2/njlite_download2.php?id=9719 

(4)What are man camps? 2017. Secwepemecul’ecw Assembly. https://www.secwepemculecw.org/no-mans-camps 

(5) New report finds increase of violence coincides with oil boom. 2019. First Peoples Worldwide, University of Colorado. https://www.colorado.edu/program/fpw/2019/03/14/new-report-finds-increase-violence-coincides-oil-boom 

(6) Sexual violence on oil field « man camps » brought to United Nations’ attention. 2015. Lakota People’s Law Project. https://lakotalaw.org/news/2015-05-26/sexual-violence-on-oil-field-man-camps-brought-to-united-nations-attention 

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